Imaginons qu’un collectif d’étudiants passionnés parvienne à convaincre la moitié de la population occidentale de l’urgence de mesures climatiques. Un groupe de politiciens courageux décide de se joindre au mouvement. Les gens se mettent en masse à faire du vélo. Les ventes de voitures menacent de s’effondrer et le chiffre d’affaires du secteur aérien chute à vue d’œil. Qu’est-ce que cela donne ? Une récession. Panique. Avant même de s’en rendre compte, le gouvernement investit l’argent des contribuables dans des vidéos promotionnelles pour le transport aérien.

Tant que le système ne change pas, il ne sert pas à grand‑chose que nous passions tous à la voiture électrique, ou même que nous troquions la voiture contre le vélo. Toute mesure réellement efficace pour réduire notre impact sur le climat et l’environnement ferait tellement baisser le chiffre d’affaires global que nous entrerions en récession.

Nous pouvons bien sûr essayer de remplacer ces industries polluantes par des activités sans impact environnemental, afin que l’économie puisse continuer à croître. C’est ce qu’on appelle le « découplage ».

Outre la question tout à fait légitime de savoir si cela est réellement possible, on peut se demander pourquoi nous nous donnerions tant de mal pour préserver à tout prix cette croissance. Est-elle nécessaire à notre bonheur ? De notre bien-être ? De la paix mondiale ? Oui, elle nous apporte toujours plus, mais son coût devient peu à peu insupportable. N’avons-nous pas justement besoin d’un système qui nous aide à nous contenter de moins ? Et en tout cas, à mieux répartir les richesses ?

Il est clair que le monde a besoin d’un système qui ne repose pas sur la croissance. Avec notre ingéniosité légendaire, nous devrions tout de même pouvoir trouver une alternative, non ? Pourquoi le mythe de la croissance est-il si tenace ?

Croissance, capitalisme et externalisation

Il n’est pas si difficile de répondre à cette dernière question. Le capitalisme, c’est la recherche du profit et l’accumulation des richesses. Ce qui s’accumule à un endroit doit disparaître ailleurs. Le prix à payer pour cette accumulation de capital est « externalisé ». Caché. Dissimulé. Tenu hors de la comptabilité. C’est ce qui s’est produit, par exemple, avec le travail des esclaves, le pillage des matières premières des colonies, le déversement de déchets en Inde, l’abandon de déchets nucléaires aux générations futures ou encore le report des mesures climatiques. Autrement dit, nous avons pris l’habitude de déplacer les coûts vers d’autres, dans l’espace ou dans le temps. C’est ainsi que, sous prétexte que les premiers impacts frappent surtout les pays pauvres, nous avons laissé s’installer la cinquième vague d’extinction du vivant et l’épuisement des réserves fossiles. En d’autres termes, le capitalisme creuse le fossé entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Ceux qui ont tout disposent en outre du pouvoir économique, politique et militaire nécessaire pour imposer leurs privilèges. Pour changer ce système, nous devrons donc nous montrer convaincants et ne pas nous laisser facilement éconduire.

Alternative

Venons-en donc à cette première question. Existe-t-il une alternative ? La décroissance semble être l’alternative la plus aboutie à l’heure actuelle. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il n’existe pas de solution facile. Dans le capitalisme, c’est le marché qui décide. Ce qui rapporte le plus au moindre coût remporte la course. Si l’on supprime ce principe, sur quoi fonde-t-on alors ses choix ? Dans le communisme de Mao, c’est l’État qui choisit. Dans la décroissance, ce sont les citoyens. La démocratie directe. Des référendums. Allez-y, lancez-vous. Combien doit coûter le miel ? Dans le nord, où les abeilles doivent survivre à de longs hivers, bien plus que dans le sud. Combien de travail faut-il pour produire un pot de miel, par rapport à une miche de pain ? Prend-on en compte l’impact écologique ? Les abeilles sont de bonnes pollinisatrices, mais aussi des concurrentes pour leurs congénères sauvages. Et combien coûte le blé pour votre pain si vous voulez laisser dans le sol le fioul nécessaire au labour et à la fertilisation des champs ?

Réduire

Une tâche impossible ? Certainement, dans le monde vaste et complexe d’aujourd’hui. Mais rien ne nous empêche de rendre ce monde un peu plus petit. Au lieu de conclure qu’il n’est pas possible que les employés dirigent leur propre entreprise parce qu’elle est trop grande et trop complexe, on pourrait aussi convenir que les entreprises ne doivent pas dépasser une taille telle qu’elles ne puissent plus être gérées par leurs propres employés. Au lieu de paniquer parce qu’il n’y a pas assez de temps pour tout discuter, on peut aussi accepter ce ralentissement. Moins de stress. Moins de pollution. Plus de solidarité. Juste l’essentiel, pour un moment. Comme pendant la pandémie, mais sans l’isolement social. D’abord rattraper le retard, réapprendre à collaborer et à discuter, apprendre à se faire confiance, mettre au point de nouveaux systèmes. Puis, pas à pas, aller de l’avant. Dans une direction que nous ne pouvons pas encore imaginer, mais en tout cas une aventure dont nous sommes les maîtres.

Des alternatives naturelles en abondance

Sous le capitalisme, les ressources naturelles communes ont été transformées, une à une, en marchandises. Les ressources naturelles, telles que les forêts renouvelables, l’énergie hydraulique, l’eau potable et les terres fertiles, pourraient, si nous en prenions soin ensemble et en respections les limites, subvenir abondamment à nos besoins fondamentaux. Aujourd’hui, pour survivre, nous devons travailler et consommer. Ne pas adhérer au système n’est pas une option, car nous ne sommes plus capables de subvenir à nos propres besoins. Grâce aux syndicats, nous avons imposé des conditions de vie humaines, mais aurions-nous réussi à le faire si les combustibles fossiles n’avaient pas fait leur apparition à ce moment-là ? Les employeurs pouvaient se permettre de laisser les travailleurs profiter un peu de l’abondance, tout en continuant eux-mêmes à prospérer. Jusqu’à aujourd’hui, réduire ou combler le fossé n’a jamais été à l’ordre du jour.

Un travail gratifiant

Nous avons désormais rassemblé la plupart des éléments d’une solution de décroissance. Travailler ensemble à petite échelle pour gérer les ressources naturelles de manière à ce qu’elles nous offrent leur abondance. Outre l’autonomie, cela nous apporte également davantage de satisfaction. Sous le capitalisme, pour optimiser la production, le processus a été fragmenté. Chacun y apporte sa petite contribution. De nombreux travailleurs ne trouvent pas de plaisir à produire quelque chose ou à être en contact avec le client. Fabriquer quelque chose parce que quelqu’un le demande et apprécie votre travail est plus agréable que de produire sous la pression pour dégager une faible marge bénéficiaire sur un produit qui ne se vend que grâce à une campagne de marketing. Nous passons la majeure partie de notre vie sur notre lieu de travail ; pourquoi ne pas privilégier le plaisir et le sens plutôt que la marge bénéficiaire, et envisager la viabilité économique en fonction de cette plus-value ?

Étape par étape

Selon le mouvement de la décroissance, comment devons-nous parvenir à cette utopie ? Grâce à une combinaison d’actions :

  • Concrétiser déjà en partie ces utopies. C’est ce qu’on appelle alors une « nowtopia »
  • Faire grandir ces « nowtopias » et les relier entre elles via des réseaux – Racontez sans cesse cette nouvelle histoire, jusqu’à ce que les gens la considèrent comme une option ou la trouvent tout simplement normale
  • Continuer à essayer sur le plan politique
  • Exercer une pression via les syndicats et les actions
  • Être prêt à proposer un discours coopératif de décroissance (au lieu d’un discours « nous contre eux ») en cas de crise

Boskanter et la décroissance

Nous n’avons pas envie de nous épuiser à transporter des gouttes d’eau pour les jeter sur une plaque brûlante. Nous voulons bien faire notre part pour éviter des dégâts supplémentaires, mais pas perdre notre temps à nager à contre‑courant sans au moins essayer d’en changer la direction.

Ainsi, si les volontaires apprennent ici à récolter des herbes pour faire du thé ou à tailler des cuillères en bois, ce n’est pas pour qu’ils boivent moins de café ou qu’ils extraient moins de métal. Nous espérons plutôt que cela les aide à se sentir moins dépendants du système, afin qu’ils osent le remettre en question et passer à l’action. Nous espérons aussi que cela les aide à imaginer des solutions et à y puiser de l’espoir.